DélégationAuvergne / Cantal Puy-de-Dôme

Grand débat national : les constats et propositions des plus précaires

Remontées des 150 débats du Secours Catholique

« Tout ce qui se dit là, il faut que ça remonte. »
Le Secours Catholique-Caritas France a organisé 150 débats avec les plus précaires, à l’occasion du grand débat national qui s’est tenu du 21 janvier au 15 mars 2019. Au total, ce sont plus de 3 000 personnes qui ont participé à ces rencontres, témoignant d’un véritable appétit pour échanger sur la situation sociale, en partant de la vie quotidienne.

publié en avril 2019

Le Secours Catholique n’a pas attendu le lancement du grand débat national pour inviter ses équipes, dès le mois de décembre 2018, à prendre l’initiative de débats locaux autour de la situation sociale.

Avec un objectif, inscrit dans l’ADN de l’association : entendre et faire entendre la parole et les savoirs des plus pauvres. Libre à chaque équipe locale d’élargir l’invitation à des membres d’associations locales, des habitants, des paroissiens, des gilets jaunes…

Une formidable envie de débattre et de contribuer

L’invitation, qui pouvait susciter quelque légitime appréhension dans un contexte aussi tendu, a reçu un accueil enthousiaste : en quelques semaines en janvier et février, plus de 150 débats ont eu lieu un peu partout en France, dans une soixantaine de départements – et plusieurs dizaines d’autres se sont encore tenus après.

Avec un engouement particulier dans l’Ain, la Côte-d’Or, le Finistère, le Gard, le Loir-et-Cher, la Loire, le Nord, le Vaucluse…

Au total, ce sont plus de 3 000 personnes qui ont participé à ces rencontres – quinze à vingt, en moyenne, par débat, majoritairement des personnes en situation de précarité et des bénévoles de l’association, qui vivent souvent avec de petites retraites – témoignant d’un véritable appétit pour échanger sur la situation sociale, en partant de la vie quotidienne.

L’animation proposée avait pour objectif de permettre à chacune et à chacun de s’exprimer – et l’on sait que certains ont plus de craintes ou de difficultés à le faire.

Ces échanges ont débuté à partir de deux questions volontairement très ouvertes :
- « En quoi la colère exprimée par le mouvement des gilets jaunes rejoint ou non ce que nous pouvons vivre dans notre quotidien ? »
- Puis, à partir des constats, « Quelles propositions clés locales et nationales souhaitons-nous mettre en avant pour avancer vers une société juste, durable et fraternelle, où chacun puisse vivre dignement ? » 

La retranscription fidèle de ces échanges nous a fourni 800 pages de verbatim et de propositions, dont nous avons publié la synthèse, au début de mars 2019, après un exercice collectif de validation et de priorisation des propositions impliquant des participants aux débats locaux.

Que faut-il en retenir ?

« L’humain n’est pas au centre »

Quand on parcourt les 800 pages, ce qui frappe d’abord, ce sont les silences.
Rien, ou presque, sur l’Europe et le monde : le propos est ancré dans la vie quotidienne, celle des territoires.
Très peu sur l’immigration, sinon d’abord pour exprimer une indignation quant au sort fait aux migrants.
Le tableau général est sombre. Il exprime une profonde souffrance et une colère sourde.

En cause, la dégradation du quotidien, la perte des liens sociaux, la disparition des services publics en trop d’endroits. 
Le difficile accès aux droits arrive en tête des difficultés exprimées : les administrations sont jugées lourdes, déshumanisées, internet isolant plus encore celles et ceux qui n’en ont pas l’usage.

Suivent le pouvoir d’achat – « On a l’impression de survivre et pas de vivre. On ne s’en sort pas » – et le travail, qui manque et dont la valeur n’est plus reconnue.

Il est constaté que les petits emplois, pourtant indispensables, sont méprisés. Quant aux logements, difficilement accessibles, voire insalubres, et aux transports, trop rares, ils accentuent, par ces manquements, l’isolement : c’est « la grande solitude des gens seuls », abandonnés par un individualisme croissant.

Cette souffrance se transforme en cris d’indignation, contre la perte des repères et la fracture entre « ceux d’en bas » et « ceux d’en haut » : des élites politiques, financières, voire médiatiques, jugées obnubilées par l’argent, ou déconnectées du réel. 

La vision de l’avenir révèle une forme de certitude que les difficultés ne feront que s’amplifier : « On est dans un système qui nous mène dans le mur. »

Une certitude source d’angoisse, pour soi, mais surtout pour l’avenir des enfants, des petits-enfants : « Ça fait peur, on ne sait pas où l’on va. » C’est peut-être là que, malgré leurs difficultés, les participants puisent leur soif de débattre et de proposer des pistes de solution pour améliorer notre société.

Avec, pour boussoles, une demande de justice, de respect, de dignité, de reconnaissance.

Les plus précaires, plus ambitieux que le gouvernement

Après avoir échangé sur les constats, les participants avaient carte blanche à l’heure d’émettre des propositions.
Aucune référence n’était faite aux questions formulées par le président de la République. Aussi la comparaison est-elle instructive.

Les grands thèmes évoqués croisent bien sûr ceux du grand débat national. Et que ce soit sur la démocratie ou la conciliation des besoins essentiels (se chauffer, se déplacer, se nourrir) avec l’impératif climatique, les questions posées visaient juste. Mais les plus précaires et leurs alliés se montrent, dans l’ensemble, plus ambitieux.

Là où le gouvernement cherche des solutions techniques pour mener la transition écologique, les débatteurs appellent à sortir de l’hyperconsommation et de la culture du déchet.

Là où le gouvernement propose de traiter des finances publiques selon une logique comptable – couper dans la dépense publique pour pouvoir diminuer les impôts –, ils parlent de justice, insistant sur l’exigence d’un revenu décent pour chacun.

Là où le gouvernement aborde l’organisation de l’État dans une logique managériale – moins d’échelons pour un service public moins coûteux –, nos débatteurs s’attachent au respect des droits fondamentaux, à la dimension humaine et à la proximité des services sociaux et de santé. 

Il y a aussi les enjeux sur lesquels le gouvernement a fait l’impasse : le logement, premier poste de dépenses des Français ; l’incarcération trop systématique, qui broie des vies.
Surtout, le grand débat portait exclusivement sur la chose publique, laissant curieusement de côté la régulation du secteur privé.

Or spontanément, nombreuses sont les propositions pour :
- Permettre l’accès à l’emploi, à la formation.
- Détourner la finance de la spéculation et l’orienter vers la transition écologique et l’inclusion bancaire.
- Mieux partager les richesses au sein de l’entreprise.

Au fond, l’obsession qui transparaît des quelque milliers de propositions émises est celle du sens : s’attaquer à ce qui nous éloigne (l’effritement mortifère du lien social, la surconsommation, la concentration des richesses, la finance « hors-sol », la suffisance de dirigeants) et prendre soin de ce qui nous relie : la planète qui nous héberge, le système social qui nous protège, la fiscalité qui nous rend solidaires, la citoyenneté et l’emploi qui nous permettent de contribuer, la fraternité.

>> Retrouvez sur le site web national du Secours Catholique-Caritas France les constats et les propositions issus des 150 débats, et publiés dans la synthèse :
« Tout ce qui se dit là, il faut que ça remonte »

Cette exigence de sens, exprimée lors des débats, nous oblige.
Nous avons remis en mains propres le rapport à neuf membres du gouvernement, nous l’avons envoyé à tous les parlementaires.
Nous avons contribué aux journées nationales thématiques des 11 et 13 mars 2019, organisées avec les corps intermédiaires, dans le cadre du grand débat.
Les fiches de propositions qui en sont issues devaient servir de base aux discussions des conférences régionales de consensus.

Il semble que cet engagement n’ait pas été tenu.
Mais nous comptons bien défendre les propositions exprimées avec constance et détermination.
Et nous ne sommes pas seuls, puisque le Secours Catholique est signataire, avec 18 autres associations et syndicats, du pacte pour le « pouvoir de vivre [1] ».

Aperçu des propositions portées par le Secours Catholique

Parmi toutes nos propositions, voici celles mises en avant lors des journées nationales thématiques :

Assurer la participation des usagers aux décisions qui les concernent.
La participation des usagers, et notamment des personnes en situation de précarité, aux instances de décision ou de concertation des administrations et organismes sociaux, est la condition pour que les services publics s’adaptent aux besoins.
Deux propositions :
- Créer des commissions d’usagers et les associer à la gouvernance dans tous les services sociaux, en veillant à la contribution des personnes en situation de précarité.
- Veiller aux moyens budgétaires pour lever les obstacles matériels à cette participation.

Rénovation thermique des logements des plus précaires : de l’ambition et des moyens !
2,6 millions de passoires énergétiques sont occupées par des ménages très modestes.
Il faut, pour y mettre fin :
- Investir 17 milliards d’euros sur dix ans (1 milliard d’euros par an en plus des financements actuels).
- Un accompagnement adéquat des ménages (généralisation d’un service public de la performance énergétique de l’habitat).
- Inciter aussi fiscalement les propriétaires, et leur interdire de louer des passoires énergétiques en 2025.
En attendant, il est nécessaire de revaloriser le chèque énergie (de 200 € à 600 €).

Garantir un droit à la mobilité durable pour tous.
Pour beaucoup la voiture n’est pas un choix, mais une nécessité ou bien c’est l’isolement.
Garantir l’accès de tous à la mobilité durable suppose des choix politiques forts :
- Des moyens importants, que pourrait fournir une contribution climat solidaire.
- Un pilotage décentralisé pour adapter les solutions.
- Un investissement massif dans les solutions alternatives : transports en commun et leur accessibilité (tarifs préférentiels), maillage ferroviaire, transports doux…

Pour en finir avec la pauvreté, garantir un revenu décent.
Pour permettre à tous de vivre décemment, un revenu minimum garanti doit être mis en place.
D’où la nécessité d’une revalorisation forte du RSA : à tout le moins, à 50 % du revenu médian (855 € pour une personne seule).
Pour combattre efficacement le non-recours, l’accès à ce socle doit être automatique dès lors que les revenus de la personne le justifient.
Par ailleurs, le minimum vieillesse (ASPA) doit être relevé au niveau du seuil de pauvreté (60 % du revenu médian).

Instaurer un a priori de confiance envers les usagers et les allocataires des minima sociaux.
La loi « pour un État au service d’une société de confiance » instaure un a priori de confiance envers les contribuables, avec le droit à la régularisation en cas d’erreur pour les particuliers et les entreprises de bonne foi.
Le même a priori de confiance, le même droit à l’erreur, doivent bénéficier aux allocataires des minima sociaux : automaticité des droits et, en cas de contrôle, maintien du versement des prestations (leur suspension peut mettre les personnes dans de graves difficultés financières).

Par-delà les écrans, rapprocher les services publics des citoyens.
La dématérialisation contribue à éloigner nombre de citoyens de l’accès à leurs droits.
Comme le préconise le Défenseur des droits, il faut inscrire dans le code des relations entre usagers et administration la nécessité d’offrir toujours plusieurs modalités d’accès aux services publics.
Et notamment une médiation humaine, dans des Maisons de services au public plus nombreuses, au cahier des charges renforcé, que chaque habitant doit trouver à moins d’un quart d’heure de chez lui.

Rendre l’ensemble du système fiscal plus progressif.
Pour ce faire :
- Réduire la part de TVA dans les recettes de l’État (54 %), augmenter celle de l’impôt sur les revenus (25 %, un de taux les plus bas d’Europe) et de l’impôt sur les sociétés (9 %).
- Supprimer la TVA sur les produits de première nécessité (et élargir cette notion), mais rétablir le taux à 33 % sur les produits de luxe.
- Soumettre toute plus-value à l’impôt sur le revenu, rétablir une ou des tranches supérieures à 45 %.
- Réinstaurer la progressivité de l’impôt sur les revenus financiers.
- Plafonner par la loi les écarts de rémunération.
La cohésion sociale souffre de la cohabitation de mondes que tout sépare.
La réduction des inégalités doit s’opérer dès l’entreprise. Aujourd’hui en France, un PDG peut gagner 1 000 fois le SMIC. Des écarts incompatibles avec le principe de fraternité.
Il revient aux pouvoirs publics de plafonner, par la loi, les écarts de rémunérations, quitte à différencier selon la taille de l’entreprise et à avancer par étapes (l’écart considéré comme légitime par nos concitoyens est de l’ordre de 1 à 10).

>> Pour aller plus loin :
Sur le site web national du Secours Catholique-Caritas France :
« Tout ce qui se dit là, il faut que ça remonte »

Contact :

[1] Intitulé « 66 propositions “pour donner à chacun le pouvoir de vivre”, ce pacte social et écologique est porté par dix-neuf organisations environnementales, d’éducation, mutuelles, syndicats et de solidarité, dont le Secours Catholique-Caritas France. Il a été présenté le 5 mars 2019. Voir fil Twitter de @caritasfrance.

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